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photo (3)C’est une vraie question existentielle, à laquelle je n’ai pas fini d’essayer de répondre: existe-t-il un livre, best-seller ou non, qu’il faudrait absolument avoir lu? Si vous avez des suggestions, je suis preneuse.

En tout cas, si la Bible des Modasses existe, il se pourrait bien que ce soit Beautiful People d’Alicia Drake. Et pas seulement parce que c’est un pavé de cinq cent pages, mauvaises langues. Voici pourquoi.

1. La création, la genèse, tout ça…

Le projet original de Drake, c’était de raconter TOUT. De parler de TOUTES les personnalités qui ont fait la mode, des années 50 aux années 90. De retracer tous les éléments qui ont fait pendant ces décennies là de Paris la capitale incontestée de la mode, et de la mode le nouvel avatar de la création. Comment une poignées de créateurs surdouée, véritables démiurges du vêtement, ont insufflé une vie nouvelle aux Maisons essoufflées de Christian Dior ou autres Jean Patou. Comment les couturiers sont devenus de véritables créateurs.

L’auteur nous emmène dans les coulisses de la création, nous montre le travail des « petites mains », le fonctionnement des ateliers, les rites qui précèdent la création d’une nouvelle collection – Saint Laurent s’enfermait deux semaines dans une villa marocaine pour dessiner des centaines de tenues; Lagerfeld dévalisait la librairie La Hune pour se nourrir du plus grand nombre de livres et d’images possibles.

On lit dès lors ce récit de Drake comme une genèse. Genèse de la mode comme industrie, naissance des grandes Maisons contemporaines, du vestiaire moderne, avènement du prêt-à-porter… Genèse de la mode telle que nous la connaissons aujourd’hui.

2. Dans le rôle des dieux créateurs : Yves Saint Laurent, Karl Lagerfeld.

Donc Drake voulait écrire le grand livre de la création, et puis elle a fini par se raisonner en focalisant son grand oeuvre sur deux figures majeures de l’époque: Saint Laurent et Lagerfeld. On suit leurs destins croisés, de leurs premiers pas en 1954 comme lauréats du Concours du Secrétariat international de la laine jusqu’à leur apothéose et l’inimitié farouche qui finit par les opposer.

The Shoppings – Salut à toi

Is there a Modasse Bible?

This is a true existential question, to which I am not about to stop trying to answer. Is there a book, best-seller or not, which one must absolutely have read? If you have any suggestion, I would be glad to hear it.

Anyways, if the Modasses’ Bible exists, it could be Alicia Drake’s “Beautiful People”. And not only because it is a five hundred pages hefty tome. Here is why:

1. Creation, genesis, all that…

The author’s original project was to tell EVERYTHING. To write about EVERY personalities who made fashion, from the 50’s to the 90’s. To recount all the elements that have turned Paris into the uncontested capital of fashion, and fashion into the new avatar of creation. To explain how a handful of exceptionally gifted designers and true clothing demiurges have inspired aging Fashion Houses like Christian Dior and Jean Patou with a new life. And eventually, how designers became couturiers.

Alicia Drake takes us behind the scenes of creation, she shows us the working of the Fashion Houses’ workshops, the rituals that precede the creation of a new collection – Saint Laurent used to shut himself away in his villa in Morocco to draw hundreds of outfits; Lagerfeld raided the bookshop La Hune to feed his eye with as much books and images as he could.

Thus, the book is to be read as a genesis. The genesis of fashion as a real industry, the birth of huge contemporary Fashion Houses, the apparition of modern fashion basics, the advent of ready-to-wear… In fact, the genesis of fashion as we know it.

2. In the parts of the Creator Gods : Yves Saint Laurent and Karl Lagerfeld.

So Alicia Drake wanted to write the big book of creation, and she eventually reasoned with herself by reducing her work to the study of two major characters of the time: Saint Laurent and Lagerfeld. The reader follows their cross-destinies, from their first steps in 1954 as winners of the International Wool Office Contest, to their pinnacle and the enmity that eventually opposes them.

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Photo dossier: 1954, Saint Laurent et Lagerfeld à leurs débuts

Vintage picture: Saint-Laurent and Lagerfeld at their beginning in 1954

On s’aperçoit finalement que Saint Laurent et Lagerfeld incarnent deux figures de démiurges diamétralement opposées. Alicia Drake brosse le portrait d’un Saint Laurent béni des dieux, à l’ascension fulgurante. Une sorte de héros romantique égaré au XXème siècle, qui accouche de ses défilés dans la douleur, qui conçoit ses troubles maniaco-dépressifs comme une manifestation de génie créateur modeux, et qui est lié à ses muses et à son mentor Pierre Bergé comme à des planches de salut.

As you read, you become conscious that Saint Laurent and Lagarfeld embody two conflicting images of the fashion demiurge. Alicia Drake paints the portrait of Saint Laurent as a blessed man with a fulgurating success. A kind of romantic hero lost in the 2Oth century, who gives birth to his collections in pain, and sees his maniac-depressive issues as a manifestation of fashion creative genius. A man who ties up to his muses and to his mentor, Pierre Bergé, as to his last hopes.

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1971, Yves Saint Laurent beau comme un dieu pose pour la sortie du parfum L’Homme

Yves Saint Laurent as beautiful as a god for the launching of the perfume L’Homme in 1971

A l’inverse, Lagerfeld apparaît beaucoup plus besogneux. Sa lente ascension semble être le fruit d’une vie ascétique, passée à avaler des livres, à nourrir son oeil, à s’approprier mille et une sources d’inspiration pour en tirer des créations originales. Pas vraiment de muses pour Lagerfeld, mais plutôt des personnalités fortes et différentes de la sienne dont il s’entoure à force de cadeaux et de dîners à la Coupole comme pour mieux les observer, qu’il regarder vivre comme pour mieux s’inspirer d’eux. A côté de Saint Laurent, Lagerfeld est un mercenaire de la mode, un couturier au talent incontesté, mais qui ne crée que pour les Maisons des autres.

Finalement, une évidence s’impose: Lagerfeld incarne une conception radicalement moderne de la mode. Avec lui, on s’apercevra que les créateurs sont aussi des entrepreneurs. Il est le premier d’une longue série de stylistes qui construisent leur carrière en dépoussiérant une vieille Maison. S’il semble aujourd’hui au faîte de sa gloire, c’est à son impressionnante facilité à capter l’air du temps qu’il le doit, et à sa capacité à créer des vêtements qui feront immanquablement baver les Modasses du monde entier la saison suivante.

On the contrary, Lagerfeld looks much more hard-working. His slow ascension seems to be the result of an ascetic life, spent in books, trying to make his own thousands of inspiration sources, to pull original creations out of them. Lagarfeld does not really have muses, but rather strong personalities that he attracts by means of gifts and posh dinners at La Coupole, as if he wanted to observe them and to find inspirations in their life. Compared to Yves Saint Laurent, Lagerfeld is a fashion mercenary, a incontestably talented designer, but who only creates for Fashion Houses which don’t belong to him.

Eventually, it seems evident that Lagerfeld embodies a very modern conception of fashion. With him, the world will understand that designers are also business men. He is the first one of a long series to build his career by dusting off old Fashion Houses. And if today he seems to be at his highest, it is thanks to his amazing gift for anticipating what is going to be fashionable, and to his ability to design clothes which are inevitably going to make all the Modasses’ mouths water the next season.

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Karl Lagerfeld, maitre ès personal branding et captage de l’air du temps

Karl Lagerfeld, expert in personal branding and in anticipating trends

3. Et en guise d’Eden : Paris.

Le décor dans lequel évoluent ces deux divinités, c’est Paris. Toutes les figures qui ont compté dans le Paris de la seconde moitié du XXème siècle sont là, des mannequins comme Jerry Hall, Pat Cleveland ou Inès de la Fressange, aux muses comme Loulou de la Falaise ou Jacques de Bascher, en passant par les journalistes influents de l’époque, les artistes, les noctambules. On les regarde évoluer, et on les suit dans le Paris brillant de ces années là, du Café de Flore jusqu’aux clubs mythiques que sont le Sept et le Palace. On regrette de n’avoir pas vécu ardemment les années 7O, avec leur insouciance, leur ébullition créatrice…

3. And as a garden of Eden : Paris

The setting in which we watch those two gods live is Paris. All the characters who mattered there in the second part of the 20th century are gathered in the books, be they models like Jerry Hall, Pat Cleveland and Inès de la Fressange, muses like Loulou de la Falaise, Paloma Picasso or Jacques de Bascher, famous journalists, artists or just night birds. From chapter to chapter, we follow them in the brightest places of Paris, from the Café de Flore to mythical clubs such as le Sept or le Palace. And we inevitably wish we had lived hard too in these roaring 70’s, and shared the carefreeness and the boiling creativity of those beautiful people.

LaCoupole

La bande à Karl, un soir comme les autres à la Coupole

Karl’s crew, a night like the others, at the Parisian restaurant La Coupole

Le livre s’achève pourtant sur une vision crépusculaire, où les parisiens se voient comme les rescapés d’un cataclysme. Les nombreuses interviews et témoignages qu’a glanés l’auteur nous rappellent ce que le SIDA a représenté à cette époque: un fléau qui fauchait les plus jeunes, les plus insouciants, les plus créatifs aussi.

Finalement, Alicia Drake semble avoir réalisé son projet initial. Beautiful People est un livre total, une somme inestimable de portraits, d’anecdotes et de témoignages qui nous parle de la mode sans s’y enfermer, qui brosse le portrait de tout une époque et de toute une génération.

However, the book ends by a crepuscular vision, in which the Parisians belonging to these happy fews see themselves as survivors of a cataclysm. The numerous interviews and testimonies gathered by the author remind us of what AIDS was at that time: a plague which killed the youngest, the most carefree, and sadly the most creative people.

Eventually, Alicia Drake realized her initial project. “Beautiful People” is a total book, a priceless sum of portraits, anecdotes and testimonies that talk about fashion without being reduced to it.